Congruence et réciprocité

Client et humain

Il frappe avec force, rentre dans l'entreprise, le rendez-vous avait été pris une semaine auparavant.
Il est 15 heures, il a passé la matinée à Poitiers. Je lui demande s'il va bien, si tout se passe bien et surtout j'ai le malheur de lui demander la teneur de ce début de journée.


Et là, il me jette un regard noir et réprobateur en me demandant si je ne suis pas de la Stasi.

Je m'attendais à cette réaction, pas aussi forte, pas aussi insultante, mais je savais que je jouais avec la ligne rouge. La ligne rouge d'une personne qui compartimente tout : ses actions, ses relations, ses amours …

Alors un peu fatigué, las, je lui reponds : « je voulais juste m'intéresser … mais je t'en prie, il n'y a rien qui t'oblige »


Là encore, je joue mais avec une autre ligne, une corde plutôt, celle des sentiments et en plus je me montre faible, humble, je lui fais croire que je tombe le masque. Comme tous les jeux, ils ne sont intéressants que si l'enjeu est grand et donc je suis prêt, dans l'instant qui suit, à rompre cette relation ; lui dire ses quatre vérités, porter l'estocade, après lui avoir fait croire que je tombaits les armes.

Je suis prêt à lui rappeler qu'un jour assis à mon bureau, prenant le téléphone, il a mis ses deux pieds sur mon bureau, chose que je me serais jamais permis dans ses locaux et donc au regard de l'absence de réciprocité possible, je lui souhaite bon vent pour la suite de sa vie professionnelle et sa vie tout court.


A ce moment-là, le jeu devient intéressant car il sent que la mise a augmenté, il n'est pas sûr d'avoir une donne assez forte pour assurer la suite. Alors il devient gentil, me parle de sa rencontre du matin, insignifiante bien entendue et plus tard dans la conversation, m'annonce qu'il aimerait bien s'associer à moi dans une activité de conseil.

Maintenant, on marche sur la tête, plus rien n'a de sens, l'homme qui m'accusait d'être de la Stasi veut que l'on monte une société ensemble.


Je laisse dire, semblant d'être flatté, on parle business, enfin celui de sa boîte actuelle et je lui donne deux, trois conseils qu'il écoute d'une oreille radine.


18 heures, il est reparti, je n'ai rien fait que gérer une relation improbable qui semblerait ne pas exister dans un autre contexte et c'est là le paradoxe, de nombreuses relations humaines ressemblent à ces trois heures passées avec ce client : ludique, vaine, émouvante, décevante, enrichissante et dangereuse pour la poursuite de mon métier mais absolument normal et à l'image de toutes les relations que l'on peut être amenées à faire sur cette terre et dans cette vie qui est la seule à notre disposition.